JEP 2025: les trois scénettes

Journées Européenne du Patrimoine 2025.

1ère scénette : inspirée des émeutes de la faim en 1847 (Yvon Bionnier)

Comme chaque matin de nombreux petits attroupements se sont formés tout au long de cette longue rue des Hervaux, plus communément appelée, route de Tours. Si le plus souvent, on parle du temps qu’il fait, ou des derniers faits divers, ces dernières semaines, c’est la cherté du pain qui est au cœur des discussions.

Au bord de la rue, entre le Soleil d’Or et l‘atelier du charron établi à quelques mètres, deux ou trois femmes sont en grande discussion sur leur difficulté à nourrir leur famille, depuis plusieurs semaines. Il y là, Angèle épouse de jardinier, Marie, journalière, elle-même mariée à un journalier et Adrienne, amie d’un petit commerçant du bourg.

Au loin, dans un autre groupe, le ton semble être déjà monté ; « Tous ces bourgeois voudraient nous faire mourir de faim, on les pendra aux marronniers » s’exclame l’un des participants. Déjà, quelques jours plus tôt, Baptiste Bienvenu avait proféré des menaces en montrant sa cognée bien affutée.

Angèle : « Je n’ai plus que quelques raves que le froid a épargnées pour faire manger mes trois enfants. Ce matin l’Maurice est parti pour le chantier de la nouvelle rue, avec seulement un quignon de pain… Je n’ai plus un gramme de farine et pas assez d’argent pour acheter du pain. Il est rendu à 24 sous les quatre livres. C’est impossible de payer ce prix-là. »

Marie : « Je n’ai plus guère de farine non plus. Pas moyen de t’en donner un peu. On dit que le curé Oudoul en distribue au presbytère. »

Adrienne : « Clément m’a dit qu’il n’y en aurait plus ou peut-être qu’il n’y en a pas assez pour tout le monde …

Angèle : « Et ben, il en sait des choses ton Clément, sur ce qui se passe à Buzançais. »

Adrienne : « C’est sûr, dans sa petite échoppe, il passe un peu de monde, même si les gens n’ont pas beaucoup d’argent, ils viennent pour acheter trois fois rien ou pour obtenir un peu de crédit. Et ils causent, pardi! Clément m’a aussi raconté que sur le marché de dimanche dernier, le Baptiste Bienvenu s’en est pris à Frédéric Gaulin qui vend son blé bien trop cher, 2fr50 le décalitre, c’est hors de prix. Prenez garde, qu’il y a dit en colère,

J’ai une cognée toute neuve et elle me servira à enfoncer la porte des bourgeois. »

Marie : « J’ai entendu dire que François Légeron avait déjà dit publiquement, il y a quelques jours « J’ai déjà vu trois révolutions ! Qu’on en fasse encore une autre, je mets ma faux à l’envers et nous verrons ! …»

Marie a à peine fini de parler que tous les regards se portent vers le haut de la rue ou viennent d’apparaître quatre charrettes de grains provoquant une clameur qui s’amplifiait au fur et à mesure de leur passage.

Il s’agit d’un nouveau convoi comme ceux qui traversent Buzançais, d’Ouest en Est et d’Est en Ouest, tous les jours depuis des semaines.

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Au fur et à mesure que le convoi descend la rue, les gens le suivent et tous arrivent devant l’entrée de la grande auberge formant un énorme attroupement. Au lieu de fouetter leurs chevaux pour fuir au plus vite des lieux qui vont très vite devenir dangereux, nos braves charretiers les détellent et s’en vont prendre table à l’auberge.

Adrienne : « Mais où vont-ils tous ces charriots ? »

Angèle : « On nous dit qu’il n’y a pas de blé, mais il passe des dizaines de charrettes chaque semaine. Il est pour qui ce blé qu’elles transportent ? ».

Marie : « En tous cas, il n’est pas pour nous, au prix qu’ils le vendent »

Autour des trois femmes, la foule grandit et parfois des cris passent au-dessus des discussions « Au moulin, au moulin ! », « Partageons-nous les sacs de blé ! »,

« Allons visiter les maisons des bourgeois ».

Le grondement s’intensifie alors que nos quatre charretiers sortent de l’auberge et se préparent à réatteler leurs bêtes aux voitures. Des femmes s’interposent, s’emparent des rênes pour les en empêcher. Le maire arrivé en catastrophe avec trois gendarmes, n’y peut rien malgré ses tentatives pour calmer la foule. D’autant plus que soudain, on voit arriver par la rue des Ponts, tout une troupe d’ouvriers qui ont quitté le chantier de charité de l’autre côté des Grands Moulins.

Marie : « Voilà les hommes, c’est l’Angélique qu’est allé les prévenir avec la Rolande ».

Angèle : « J’ai bien peur que tout cela tourne mal, ils vont nous envoyer les soldats »

Adrienne : « M. Gueneyer, le maire vient de proposer que les charriots soient menés dans la cour du collège près de la mairie et là-bas, ils pourront attendre demain tranquillement et nous verrons alors comment partager le grain ».

Angèle : « Moi, j’ai vraiment peur que le préfet fasse envoyer les dragons comme à Levroux, il y a deux ans et qu’il y ait des problèmes. Et puis j’ai laissé mes enfants à la garde de ma voisine. Il vaut mieux que je rentre. »

Marie : « Je repasse par la maison prévenir ma mère mais j’irais tout à l’heure rejoindre ces gens au collège. »

Adrienne : « Ho, je vois la Lucie Légeron accrochée à la première charrette. C’est une amie, Je vais la rejoindre. Je suis les charriots. D’toutes façons, faut que j’aille retrouver Clément. »

Et ainsi, les quatre chargements se retrouvent près de la mairie alors située dans l’ancien château Renaissance de Philippe Chabot, avec un cinquième attelage capturé à la nuit tombante. Les sacs de céréale sont déchargés, les chevaux et leurs charrettes prestement éloignés par sécurité. La nuit est tombée et il apparaît plus sage d’attendre le lendemain pour procéder au partage du butin.

On a donc allumé des grands feux pour bivouaquer sur place…

Luc Mabille

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2ème scénette : l’arrivée du train à Châteauroux

Inspiré du roman « Les chemins de l’espérance » de Léandre Boizeau.

La révolution industrielle des deux derniers siècles n’a été possible que par l’apparition du chemin de fer. Près d’un siècle avant que n’apparaisse l’automobile, il a donné une vigoureuse impulsion au transport de matières premières, de marchandises et de personnes. Il a unifié nos territoires et désenclavé nos zones rurales qui très tôt voulurent « leur » chemin de fer ».

 

La scène se passe le mercredi 15 novembre 1847 au soir, dans les salons de la préfecture, où le préfet a organisé un moment festif pour la haute société indrienne en l’honneur de l’arrivée du train de Vierzon à Châteauroux le matin même. Tout Châteauroux est d’ailleurs aussi en liesse, des fêtes et des bals ont été organisés dans chaque quartier.

 

L’ambiance dansante mais feutrée. Ecoutons une conversation tenue au Château-Raoul, résidence du préfet Jean-Baptiste Dubessey, ce 15 novembre 1847 où le gratin du département a été convié à l’occasion.

Pierre-Théophile Trumeau, maire de Châteauroux ; « Quelle belle journée, quelle belle manifestation… Ce train va faire du bien à nos usines et à nos commerces » et le maire de parcourir l’espace pour trinquer avec les différents groupuscules et relancer l’enthousiasme collectif.

Jean-Baptiste Dubessey, le préfet : « Vous avez tout-à-fait raison, Trumeau, C’est une grande journée pour Châteauroux et pour l’Indre. Il y avait ce matin plus de 10000 Berrichons en liesse dans la gare et tout autour pour assister à l’arrivée de l’Allier et de l’Antilope, les deux lourdes locomotives jumelées pour l’occasion. Rendez-vous compte, le train à mis moins de deux heures pour parcourir les 60 km qui nous séparent de Vierzon.

Pierre-Théophile Trumeau : « Quand le train est apparu dans le virage avant son entrée en gare, j’ai entendu la foule frémir et j’ai vu des visages à la fois stupéfaits et admiratifs devant un tel progrès, fruit du génie humain, devant d’aussi belles mécaniques ».

Louise Trumeau, épouse du maire : « Elles m’ont d’abord fait très peur ces deux « Long Boiler » qui tiraient le train, puis elles me sont en fait apparues comme d’énormes braves chevaux haletant et redoublant d’effort pour tracter les vingt-quatre voitures chargées de voyageurs ».

Pierre-Théophile Trumeau : « Quatre cents chevaux à elles deux, ma chère ! Mais vous avez raison, ces machines ont tout à fait l’air d’être vivantes. Elles soufflent, respirent, grincent et gémissent comme des êtres vivants. »

Marie-Julienne Dubessey, épouse du préfet : « Avez-vous remarqué la stature des deux mécaniciens aux commandes de leurs machines, figés comme des statues antiques, coiffés de leurs hauts de forme, signe du rôle important qui est le leur en regard du nombre de vies qu’ils transportent. »

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Louise Trumeau, épouse du maire : « Je suis pour ma part très émue de cette liesse populaire provoquée par l’arrivée du train à Châteauroux. Toute cette population en joie dans la gare, mêlée à la garde nationale, aux musiciens, aux soldats, aux enfants des écoles, au clergé… »

Marie-Julienne Dubessey : « M. le curé Molat, qui repartait vers son église Saint-André me disait tout à l’heure son émotion d’avoir appelé les bénédictions du ciel sur l’œuvre de cette nouvelle industrie des hommes ».

Jean-Baptiste Dubessey : « On m’a informé que dans le souci d’associer les plus défavorisés à cette belle fête, la Compagnie du chemin de fer du Centre a généreusement versé 3000 frs au bureau de bienfaisance de Châteauroux afin qu’il soit distribué gratuitement du pain, du vin et de la viande… »

Pierre-Théophile Trumeau : « C’est exact, Monsieur le préfet et pour ma part, j’ai pris mes dispositions pour que l’on donne ce soir des bals publics sur toutes les grandes places de notre ville avec boissons et musiques à gogo. Il est important que ce grand moment marque les esprits et unisse les populations autour du progrès en marche ».

Jean-Baptiste Dubessey : « Voyez là-bas les deux directeurs des chemins de fer du Centre en grande discussion avec Mr Borrel, l’ingénieur des Ponts et Chaussées. Banés n’en est pas revenu du compliment chanté par les enfants à la gloire de leur belle réalisation. L’autre directeur, François Bartholony qui a fait fortune dans le développent du chemin de fer dans notre pays semble donner des cours d’économie à son large auditoire. »

Pierre-Théophile Trumeau : « J’aperçois le comte de Lancôsme-Brèves dans son auditoire. Il semble vouloir s’approcher de Bartholony, mais il y a tant de monde autour du directeur-banquier ».

Marie-Julienne Dubessey : « Il y a fort à parier que le Conseiller Général du canton de Buzançais aimerait convaincre Mr Bartholony que le meilleur itinéraire du projet de la future ligne secondaire devant relier Le Blanc au département du Cher doit forcément passer par Vendoeuvres, Mézières et Buzançais».

Pierre-Théophile Trumeau : « Je me trouvais tout à l’heure en discussion avec ces messieurs et leur disait que cette année 1847 se terminait bien mieux qu’elle n’avait commencé grâce à l’arrivée du train qui nous promet un essor économique sans précédent. L’affaire de Buzançais sera bientôt oubliée. Thabaud-Linetière, le maire d’Issoudun a dit son espoir de voir ainsi la rébellion reculer. A quoi, d’autres maires ont exprimé leurs craintes de voir d’autres troubles fromentées par les Blanquistes bien présents dans la ville de Tours. L’un d’eux leur a répondu que la rapidité des jugements et de l’exécution des peines ne pouvait qu’en faire réfléchir plus d’un. »

Louise Trumeau : « Oui, tout à fait. J’étais près de vous, très cher, et c’est à ce moment-là que Stanislas de Lanscomes-Brèves a rétorqué que cela ne fera pas réfléchir les trois malheureux à qui l’on a coupé la tête. Bien sûr, ils étaient peut-être coupables, bien sûr que le malheureux Chambert a été tué dans des conditions absolument horribles après avoir lui-même abattu un émeutier.

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Oui, le crime méritait une lourde sanction, mais je persiste à penser qu’une fois les condamnations à mort prononcées, il n’était pas indispensable de les exécuter. A mon sens, c’est une erreur, presque une faute, de les avoir guillotinés, a-t-il dit. Il a également ajouté «. Nous-mêmes avons connu ces mêmes mouvements de population mais nous avons reçu les émeutiers et nous avons discuté, négocié avec eux… Nous connaissons bien ces pauvres gens. Je regrette que ma supplique en faveur de la grâce des condamnés n’ait pas été entendue ».

Marie-Julienne Dubessey : « Je l’ai aussi entendu. Il a surpris quelques auditeurs en ajoutant « Et pourquoi ces trois-là, pourquoi ces trois-là et seulement eux ? Pourquoi pas l’ensemble des émeutiers ? Enfin l’arrivée du chemin de fer dans nos régions devrait à l’avenir nous éviter de tels malheurs. Plus de famine, espérons-le ! »

 

Luc Mabille

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3ème Scénette : Deux couturières à Buzançais – 1857

 

Marguerite et Angèle couturières à l’ouvrage en 1857 à Buzançais.

Toutes deux travaillent à domicile pour un des nombreux ateliers de la ville.

Marguerite est la plus ancienne et apprend le métier à la jeune Angèle

Marguerite : Tu vois Angèle, il faut que tu tires encore des fils pour que le jour soit plus large et puis il faudra rajouter des fleurs brodées sur le devant du drap. C’est pour Madame de Monsabré.

Angèle : ah Les belles dames des châteaux elles en veulent toujours plus…

Mais nous, il nous en faut du cœur à l’ouvrage et des heures et des heures à se

brûler les yeux sur ces linges qu’on n’aura jamais pour nous.

Marguerite : c’est vrai qu’elles savent pas notre temps ni notre peine. Mais nous on est fières de faire de la belle ouvrage.

Regarde ces fleurs-là, Angèle, et ces boutons. Une fois que c’est fini c’est

drôlement beau.

Angèle : Mais comment que vous faites Marguerite pour aller vite et droit et

faire des jours réguliers ?

Marguerite : C’est l’habitude, ma fille, voilà 20 ans que mes mains ne connaissent

que l’aiguille et le dé.

Tiens bien ton ouvrage fermement ; presse pas trop le fil sinon ça va gondoler.

Angèle :  C’est pas facile ça va pas vite

Marguerite : Dépêche-toi, il faut que ce soit fini pour le mariage du fils après

Pâques à Champboisé.

Angèle :  Il paraît que la mariée aura une robe de Paris ?

Marguerite : Ca c’est des caprices des jeunes des châteaux comme si nos mains

de campagne n’étaient pas assez habiles ??

Depuis qu’il y a le train à Châteauroux, y a des nouvelles modes que nous on ne sait pas faire.

 

Angèle : moi je vais coudre de tout mon cœur et j’apprendrai avec vous Marguerite et un jour on viendra de Paris pour acheter les robes à Buzançais.

 

Michelle Yvernault-Trotignon